


Ma thérapeute, qui connaissait mon désir de tout faire pour ma guérison et de sortir de la victimisation, m’a présenté un dépliant traitant de rencontres entre détenus et victimes (RDV) offertes par le Centre de services de justice réparatrice. Ces rencontres m’ont offert une occasion de m’exprimer librement. Elles ont favorisé des deux côtés une prise de conscience de l’impact qu’a eu sur moi le meurtre de mon enfant, et la libération des émotions destructives. Elles ont aidé à une compréhension mutuelle du vécu des détenus et des victimes, et à l’abandon des préjugés.
J’étais convaincue à la première rencontre que cette démarche serait bénéfique. Je ne me suis pas trompée. Chaque participant a été très respectueux des sentiments exprimés et une grande compassion a plané sur le groupe durant ces six semaines de rencontres. J’étais nerveuse, je ne savais pas à quoi m’attendre, ni quelle serait ma réaction étant face à quatre hommes jugés coupables d’homicide. À mon grand étonnement, ces hommes étaient profondément bouleversés de rencontrer des victimes d’acte criminel et d’écouter mon vécu qui leur démontrait les conséquences du geste qu’ils avaient posé. J’y ai vécu un échange de perceptions des événements qui nous rassemblaient. Ma croyance est que nous sommes tous interactifs en tant qu’humains, une parole ou un regard peut nous amener plus loin dans notre développement personnel .L’expression de mon vécu m’a redonné ma dignité, je pouvais enfin parler directement à des gens qui avaient causé chez d’autres personnes un geste irrecevable. J’y ai découvert mon ouverture d’esprit face à tous les humains, quel qu’ils soient, et mon désir de laisser une chance au coureur.
Je crois que tout auteur d’acte criminel doit être arrêté dans sa façon d’agir : ce qui peut provoquer chez lui une prise de conscience. Ensuite, s’il a le désir sincère de se réhabiliter, il devrait avoir droit à une deuxième chance. (…)
La justice réparatrice fait partie de mon cheminement thérapeutique et j’ai participé à un RDV avant tout pour mon bien-être pour aller au bout de moi. Les quatre détenus rencontrés sont en démarche depuis leur incarcération et sérieux dans leur désir de réhabilitation. À mon avis, détenus, comme victimes, nous avons été affectés par un même geste extrême. Nous avons un même cheminement à faire pour nous en sortir, soit toucher le fond du baril puis en émerger en se pardonnant et se faisant réparation à soi-même.
Un jour que j’étais en train de manger à la cafétéria, un de mes amis m’a parlé d’une rencontre “détenu-victime”, qui avait lieu la semaine suivante. Comme ils manquaient de détenus, il me demandait si j’étais intéressé d’y participer. Me sentant interpellé par ce genre de rencontre, je suis aussitôt allé donner mon nom à l’aumônier, ce dernier étant très content de me recevoir. Et, c’est simplement comme ça que j’en suis venu à découvrir des gens tout à fait exceptionnels. Le but de ces rencontres peut être différent pour chacun de ceux qui y participent. Les organisateurs de ces rencontres m’ont dit que c’est fait un peu pour essayer d’aller plus loin que le système de justice traditionnel, et essayer de mettre l’accent sur la réparation et sur la réduction des dommages, plutôt que seulement sur la punition, comme c’est habituellement.
Ils m’ont aussi expliqué en quoi ça consistait ces rencontres : Elles ont été créées pour venir en aide aux victimes d’actes criminels, pour augmenter leur compréhension concernant ce qu’elles ont vécu, tenter d’éliminer leur peur et leur colère et pour tendre vers une guérison spirituelle. Mais, ça se passe autant du point de vue des victimes que celui des détenus et les rencontres peuvent apporter autant aux deux.
De mon côté, en tant que détenu, dans ces rencontres, je tente d’amorcer un processus de réconciliation avec mon passé. Je crois qu’il est important que je réalise les conséquences qu’ont eues mes gestes sur les victimes. En faisant cela, je pense que ça peut m’aider à ne pas reproduire ces actions épouvantables. Je me suis aperçu que ces rencontres me sensibilisent à ce que vivent les autres et me rendent plus sensible, plus conscient.
J’ai aussi le désir de faire le deuil de mes souffrances et l’espoir que les victimes puissent le faire aussi, avec moi, pour qu’ensemble on puisse tourner la page définitivement. Une des participantes à justement repris une citation de la bible à ce sujet « Si vous êtes réunis en mon nom, je serai au milieu de vous »
Je crois que cette phrase reflète bien l’atmosphère magique et l’énergie qui règnent dans cette salle. Les victimes et les détenus apprennent à faire la différence entre les actions et gestes que peut poser une personne et la personne elle-même. D’ailleurs, la plupart du temps, je constate qu’avant d’être agresseur, voleur ou autre, j’ai moi aussi été une victime…et j’ai reproduit du même coup la même chose que j’ai vécue, refaisant l’impardonnable, répétant des gestes insensés. On nomme cette situation, « l’hérédité sociale ». Justement, le concept des réunions de Justice Réparatrice va au-delà des gestes et sonde le cœur de chacun. En tout cas, moi mon cœur a été conquis, dès la première fois.
Je sais que je ne peux effacer le mal que j’ai fait, parce qu’il y a eu deux morts. Comment réparer ? Encore aujourd’hui, je ne le sais pas. Probablement qu’il n’y a rien que je puisse faire et c’est cela le plus dur à supporter…. Je donnerais ma vie pour pouvoir dormir comme avant. Pour pouvoir vivre simplement une joie entière, ressentir un vrai sourire, pour avoir un rêve qui ne soit pas imprégné de toute cette angoisse que je porte maintenant. Mais pour m’en sortir, je dois accepter qu’il y ait des choses que je ne peux changer. Je dois aussi chercher, ici et maintenant, dans mon présent, d’autres routes menant vers la paix future. « Pour renaître, il faut que je sois prêt à mourir de ce que j’étais avant » Écrire une autre histoire. Jeter cette plume qui écrit tant de chagrin.
Pour moi, la guérison doit passer par le « lâcher prise » physique, mental, émotionnel et spirituel. La souffrance reçue et donnée doit être transcendée…pour que j’arrive à briser le cycle infernal de la souffrance.
Je veux, de toutes mes forces, enlever de mon cœur le ressentiment, la colère, l’apitoiement, la honte, le rejet, le sentiment d’être inutile.
Je veux remplacer tout ça, pour remplir mon cœur d’harmonie, de joie et enfin de faire partie du grand tableau de la vie. Comme le disait un autre « Le pardon, ce n’est pas quelque chose que l’on donne à une personne, c’est seulement un don que l’on se fait ».
« Le pardon est le seul miroir magique qui puisse montrer mon visage. Le visage de mon frère et celui de mon persécuteur ne sont qu’un des nombreux masques que porte Dieu, qui se cache derrière »
Alors pour moi, cette expérience est tout à fait incroyable. En quelque part, cela m’aide sûrement à briser mes chaînes… Je voudrais dire merci du fond de mon cœur aux personnes qui partagent avec moi en ce moment et mille fois merci de bien vouloir m’accueillir parmi vous. Je vous en serai à jamais reconnaissant. Cette démarche va dans le même sens que le rôle de bénévole que j’occupe au CEP (Counselling éducation par les pairs). Je me montre disponible aux autres. C’est dans l’action que je peux changer les choses.
« On se disait tout le temps : « ils vont revenir, ils vont revenir. » »
- P., victime de cambriolage
« On m’a volé ma sécurité et celle de mes enfants. »
- A, victime de hold-up et d’un viol
« Aussi incroyable que cela puisse paraître, je cherchais ma faute dans l’événement malheureux »
- J., victime d’inceste
« C’est un vieux verre, c’était le verre que ma mère buvait dedans, en plastique parce qu’elle échappait tout. Pour moi c’était précieux. C’est comme le jonc. Ils m’ont enlevé ma mère. »
- P., victime de cambriolage
« Je suis convaincu que la rencontre avec une personne qui nous a blessée - ou qui a commis un geste semblable – est assurément une étape importante (si possible) d’un processus de guérison. »
- R., victime indirecte du meurtre de sa mère
« La volonté d’aller jusqu’au bout permet d’assister à quelque chose d’extraordinaire : une ouverture insoupçonnée, une empathie à la souffrance humaine même si celle-ci est ressentie par un agresseur. Dès lors, l’agresseur n’est plus une bête, un monstre, un démon, il devient humain. »
- J., victime d’inceste
« J'ai pu être tout à fait humaine, avec mes émotions tant négatives que positives. En exprimant aux détenus ma colère d'avoir été victime de cambriolage à plusieurs reprises, j'ai trouvé que le pardon ne peut venir sans être précédé par l'honnêteté. »
- P., victime de vol par effraction
« C'est la première fois depuis 36 ans que je parle de ce qui m'est arrivé. Je n'aurais jamais cru que cela soit possible. Cela me prenait toujours à la gorge. »
- G. victime d'inceste
« On avait des barreaux qui étaient pas nécessairement les mêmes, mais tous les deux on avait des barreaux. Les RDV ont permis de le réaliser chacun de notre côté…Autant la victime dépersonnalise le détenu que le détenu dépersonnalise la victime. »
- Lise, victime de holdup
« Souvent je me justifiais d’aller voler. Pas grave ils ont de l’argent. Elle, avec sa petite affaire, ce n’est pas grand chose. Mais la grosseur de ses émotions liées à ce petit objet là, câline ! Elle a bien décrit ce qu’elle sentait dans ça. Elle a senti le danger, un petit frisson…Tu sais ça été très instructif. »
- Louis, détenu pour vols à main armée
« De nous avoir fait confiance ça m’a permis de mieux comprendre et de bien ressentir, toutes les peines et souffrances que vous avez en vous depuis plusieurs années. Toute cette confiance s’est transformée pour moi en confiance en moi, et là j’ai pu exprimer avec émotion les gestes que j’avais posés envers mes victimes, et voir toutes les conséquences que toute ma famille a subies. »
- Paul, détenu
« On a peur de pleurer, de montrer sa faiblesse…On prend un masque, on a un mur, on a un mécanisme de défense. Mais là…J’ai reçu ce que j’attendais: la tendresse, carrément le gros mot amour, la sincérité. »
- Simon, détenu pour meurtre
« Cela a commencé tranquillement. Cela a progressé. On en est venu à structurer une espèce de confiance avec les victimes. »
- Louis, détenu pour holdup
« J’ai pu apporter quelque chose. On était sur le même pied d’égalité. Tu n’as jamais de programme comme ça. Tu sais, d’habitude on écoute quelqu’un. C’est théorique. Mais là à la fin on était comme ça (ses mains se rapprochent et se croisent). Je crois que j’ai aidé les autres. Je suis content… Ce qui m’a enrichi c’était l’ambiance dans laquelle ça s’est déroulé. »
- Louis
« OK ! T’as fait des erreurs, mais c’est fini. On espère…C’est comme on aurait surpassé toutes les affaires d’orage, et après cela le soleil. Même ceux qui avaient des préjugés ont réussi à trouver un sourire. »
- René
« Ce qui nous intéresse c’est l’objet et les valeurs. Mais la victime c’est le contraire, c’est le stress que ça peut donner, les émotions que ça peut faire. Parce que ça se suit...c’est une suite tandis que pour nous c’est instantané.
Le voleur il part avec son argent, il dépense tout et ouf ! Comme une bougie qu’on souffle. Mais quand tu souffles la chandelle elle fonctionne plus…il n’y a plus de feu…Tandis que la victime, elle, elle continue. Sa bougie à elle, elle continue à fondre en stress psychologiquement, à vider des émotions. »
- Robert, détenu pour vols